L'Amérique en guerre, la Russie et la Chine en embuscade

Moscou et Pékin ne se contentent pas d'observer avec la plus grande attention l'opération Epic Fury. Ils cherchent à tirer leur épingle du jeu et préparent l'avenir.

L'envers du globe
5 min ⋅ 13/03/2026

Je suis Thierry Arnaud, éditorialiste à BFMTV, ex-correspondant à New York et Londres, ancien chef du service politique de BFMTV et directeur de la rédaction de BFM Business. Crises géopolitiques, tensions économiques, recompositions du pouvoir… Chaque semaine, je vous propose de décrypter l’actualité internationale.

Le président russe Vladimir Poutine s'entretient son homologue chinois Xi Jinping avant un défilé militaire marquant le 80e anniversaire de la victoire sur le Japon et la fin de la Seconde Guerre mondiale, place Tiananmen à Pékin, le 3 septembre 2025 (AFP).

Regards braqués sur l’Iran, Poutine prépare sa revanche, Xi Jinping prépare l’avenir

“Aujourd’hui, de nombreux pays, à commencer par les États-Unis, commencent à comprendre le rôle systémique, indispensable du gaz et du pétrole russe pour assurer la stabilité de l’économie mondiale, tout comme l’inefficacité et la nature destructrice des sanctions contre la Russie”
Kirrill Dmitriev, proche conseiller et négociateur de chef de Vladimir Poutine

Il ne faut pas se fier aux apparences. Officiellement, la Russie et la Chine condamnent la vaste opération militaire américano-israélienne en Iran et au Liban et appellent à un cessez-le-feu ouvrant la voie à une solution négociée. Mais ces deux grandes puissances militaires affirment rester totalement à l’écart de ce conflit. La Russie n’a entrepris aucune manoeuvre pour soutenir son allié iranien. La Chine n’a pris aucune initiative pour garantir la sécurité des pays du Golfe et maintenir la circulation dans le détroit d’Ormuz, pourtant cruciales pour son alimentation en énergie. On aurait tort d’en conclure que Moscou et Pékin se contentent d’une totale passivité.

L’œil de Pékin

Le Liowang-1 ne passe pas vraiment inaperçu. On peut donc en déduire que la présence de ce bâtiment de 30.000 tonnes et de plus de 200 mètres de long dans le golfe d’Oman, que certains observateurs affirment avoir décelée mais que la Chine n’a pas confirmée, serait un signal particulièrement clair des intentions chinoises: il s’agit du “navire espion” le plus puissant et le plus sophistiqué au monde. Ses multiples radars embarqués seraient capables de visualiser en temps réel plus d’un millier de trajectoires simultanées (avions, missiles, etc…) dans un rayon de 6000 kilomètres. Si l’on y ajoute son réseau de satellites, la Chine est ainsi en situation d’observer dans le détail le déploiement des forces américaines et israéliennes, leurs moyens, leurs tactiques, leur méthodes, et le cas échéant leurs vulnérabilités. Un véritable trésor d’informations que la Chine peut choisir de partager avec l’Iran mais qui, en tout état de cause, vient considérablement enrichir la connaissance de l’état-major chinois sur les modalités d’une campagne américaine.

Et la Chine ne semble pas se contenter de cette observation plus qu’attentive: elle est parvenue à maintenir, certes dans des proportions très réduites, un approvisionnement en pétrole depuis le Golfe persique.

Les manœuvres de Moscou

Il a été l’un des premiers à s’exprimer à l’annonce de la mort du Guide Suprême, et à adresser un message au président iranien: “Veuillez accepter mes plus sincères condoléances suite à l'assassinat du Guide suprême de la République islamique d'Iran, Seyyed Ali Khamenei, et des membres de sa famille, perpétré en violation cynique de toutes les normes de la morale humaine et du droit international.” Signé: Vladimir Poutine (un choix des mots dont le cynisme, justement, n’aura pas échappé à l’Ukraine et ses alliés).

Si la solidarité russe ne va pas jusqu’à un soutien militaire ostensible, selon plusieurs médias américains, les preuves s’accumulent que la Russie fournit à l’Iran des renseignements et même une liste potentielle de cibles américaines. Moscou entrevoit aussi l’opportunité d’une belle revanche: la crise pétrolière qui émerge pourrait rendre son retour sur le marché providentiel. “Aujourd’hui, de nombreux pays, à commencer par les États-Unis, commencent à comprendre le rôle systémique, indispensable du gaz et du pétrole russes pour assurer la stabilité de l’économie mondiale, a résumé Kirrill Dmitriev, proche conseiller et négociateur de chef de Vladimir Poutine. Tout comme l’inefficacité et la nature destructrice contre la Russie”. Où cet émissaire a-t-il passé ces derniers jours? À Miami, pour négocier avec son homologue américain Steve Witkoff les conditions d’une levée de ces sanctions (ce qui soulève de nouveau, au passage, la question du rôle, du poids et l’unité de l’Europe: pourra-t-elle, voudra-t-elle unanimement s’opposer à cette levée ?)

Aux yeux de Donald Trump, rien de tout cela ne semble mériter une vigilance particulière. Le 9 mars dernier, il s’est félicité de la “très bonne” conversation téléphonique qu’il venait d’avoir avec Vladimir Poutine, sur l’Iran comme sur l’Ukraine, où le président américain demeure convaincu que son homologue russe veut la paix. Et il faut “croire sur parole” les autorités russes quand elles affirment ne partager aucun renseignement avec l’Iran, déclare le négociateur américain Steve Witkoff. Quant à la Chine, le 31 mars prochain, Donald Trump y sera reçu avec tous les honneurs par “son ami” Xi Jinping pour une visite d’État de trois jours.

D’ici là, le président américain entend bien continuer à clamer que la guerre avec l’Iran est sinon gagnée, au moins sur le point de l’être. Un discours qui s’adresse en priorité aux Américains, à moins de huit mois de cruciales élections à mi-mandat. Le président sait parfaitement qu’une majorité d’entre eux doute et désapprouve la guerre. Son électorat, certes, lui reste massivement acquis. Mais les premières fissures apparaissent aussi de la galaxie MAGA, marquées par un fossé entre les générations et le poids de la religion: c’est ce que nous explique le journaliste David Thomson, qui enquête depuis cinq ans au plus près de l’électorat de Donald Trump, dans le nouvel épisode de notre podcast Le Monde selon Trump, où Marie Gentric, envoyée spéciale de BFMTV à Washington, nous livre également le récit des premiers jours du conflit vu de la Maison Blanche et nous dit pourquoi il faut s’intéresser… aux chaussures de Marco Rubio. L’épisode est à écouter ici.

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Le chiffre

208 milliards

En nombre de barils, l’estimation des réserves de pétrole de l’Iran, soit environ 11% du total des réserves de la planète, occupe le troisième rang mondial derrière le Venezuela et l’Arabie Saoudite. Si, comme il le souhaite, Donald Trump parvenait à obtenir de Téhéran des termes comparables à ceux offerts par Caracas, en ajoutant leurs propres réserves, les États-Unis pourraient alors contrôler, directement et indirectement, plus du tiers des réserves mondiales de pétrole.

La lecture de la semaine

“Iran’s Grand Strategy: a Political History” par Vali Nasr, éd. Princeton University Press, 2025

Survivre, résister : tels sont les deux principes clés qui ont régi depuis 1979 la stratégie des Mollahs et la politique étrangère de la République islamique d’Iran. Marquée dès le début par la volonté de faire de l’Iran une puissance régionale indépendante, forgée notamment par les huit ans de la guerre Iran-Irak, elle explique à la fois le développement du programme nucléaire, le tissage du réseau de “proxies” et la confrontation avec les États-Unis. Vali Nasr, politologue américano-iranien et professeur à l’Université Johns Hopkins de Washington, met à profit ses décennies d’études sur le régime iranien pour livrer un regard pénétrant et exceptionnellement documenté qui permet de mieux comprendre pourquoi ce pouvoir, aujourd’hui encore, demeure convaincu qu’il résistera à l’assaut américain. L’article est à lire ici

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Thierry Arnaud

L'envers du globe

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