Tel le proverbial éléphant dans un magasin de porcelaine, le président américain et sa délégation pléthorique ont écrasé de leur présence l’édition 2026 du Forum Économique Mondial. Mais on y a vu percer aussi une hostilité latente et une volonté de résister.
Je suis Thierry Arnaud, éditorialiste à BFMTV, ex-correspondant à New York et Londres, ancien chef du service politique de BFMTV, ex-directeur de la rédaction de BFM Business et créateur du podcast “Le monde selon Trump”. Crises géopolitiques, tensions économiques, recompositions du pouvoir… Chaque semaine, je vous propose de décrypter l’actualité internationale.
Donald Trump au Forum de Davos vantant sa politique le mercredi 21 janvier. (Photo Fabrice Coffrini/ AFP)
“J’espère que c’est temporaire, j’espère que c’est excessif, j’espère que la raison va prévaloir”
Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque Mondiale, fondateur de Blue Like an Orange Capital
Jamie Dimon s’agace rarement en public. Et lorsqu’on est à la tête de la première banque des États-Unis et de ses quelque 4000 milliards de dollars d’actifs - JP Morgan Chase en l’occurrence -, c’est bien la moindre des choses. Il faut maîtriser ses nerfs. Mais face à lui, ce mercredi 21 janvier à Davos, Zoe Minton Beddoes, la rédactrice en chef de The Economist, veut savoir: “Vous qui affichez toujours franchement vos opinions sur beaucoup de sujets, vous n’avez jamais la moindre critique contre Donald Trump, pas plus que les autres grands patrons américains, pourquoi ? Il y a un climat de peur dans votre pays, êtes-vous d’accord ?”
Plus encore que la question elle-même, ce sont les applaudissements nourris de la salle qui vont faire monter la moutarde au nez de la star de la finance US. Clairement, cette interrogation, beaucoup la partagent. ‘‘Ah, l’élite intellectuelle de Davos, grince Jamie Dimon en se tournant vers la salle. Ça fait des années que je viens écouter les bavardages de Davos. Vous n’avez pas fait grand chose pour améliorer l’état du monde… Que voulez vous que je vous dise ?’’ ‘‘What the hell do you want me to say” dans la version originale…
Cet échange tendu et les réactions qu’il a suscitées offrent un résumé presque parfait de l’état d’esprit de cette édition 2026. Arrivé tel un bulldozer à la tête d’une délégation pléthorique, Donald Trump pensait tout écraser sur son passage, ne trouver qu’un terrain conquis par la force. Son long discours typiquement sinueux et désordonné, mélange si typique de vantardise, de digressions et d’agressions (surtout avec l’Europe pour cible), ses reculs sur le Groenland, le lancement en majesté de son conseil de la paix, tout cela a provoqué sidération et inquiétude, mais aussi la claire émergence d’une volonté de résister.
Le message est notamment passé lors d’un dîner autour de Howard Lutnick, le secrétaire américain au Commerce. Sa violente diatribe contre l’Europe a été huée par l’assistance, provoqué le départ de la présidente de la BCE Christine Lagarde (lire ci-dessous l’article de notre consoeur Laure Closier) et contraint l’hôte de la réception, Larry Fink, patron de Blackrock et président du Forum de Davos, à écourter la soirée.
Le plus grand succès de la semaine (compte non tenu des lunettes de soleil d’Emmanuel Macron, autant commentées à Davos que sur les réseaux sociaux) appartient incontestablement au discours de Mark Carney. “Nous sommes entrés dans une période de rupture, pas de transition”, a lancé le premier ministre canadien. Avant de poursuivre : “Les grandes puissances se servent de l’intégration économique comme d’une arme, des droits de douane comme un levier, de l’infrastructure financière comme un moyen de coercition, des chaînes d’approvisionnement comme autant de vulnérabilités à exploiter. Si nous ne sommes pas à la table, nous serons au menu.” Face aux empires qui s’affirment, se lancer dans une compétition pour quérir les faveurs serait une erreur funeste, a-t-il prévenu. Et d’appeler ensuite à l’union : “Les plus puissants ont leur pouvoir, mais nous avons quelque chose aussi: la capacité à renoncer à prétendre, à regarder la réalité en face, à bâtir nos propres forces et à agir ensemble.”
“J’espère que c’est temporaire, j’espère que c’est excessif, j’espère que la raison va prévaloir”, résume Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque Mondiale, fondateur de Blue Like an Orange Capital. La sidération est pour lui le sentiment qui a dominé cette édition du Forum Économique Mondial. “Il y a une partie du cerveau des gens qui se dit, cela n’est pas réel, et une partie qui se dit c’est réel”, explique-t-il. Mais il faut réagir sans attendre, souligne lui aussi ce familier de Davos comme des coulisses du pouvoir de Washington à Paris. Car, avertit-t-il, pendant que s’étale dans les montagnes suisses la rupture entre les États-Unis, l’Europe et ses alliés, la Chine compte les points, en silence, et en souriant.
Retrouvez le nouvel épisode de notre podcast, "Le monde selon Trump”. En direct de Davos, j’interroge Bertrand Badré, ancien directeur général de la Banque Mondiale, fondateur de Blue Like an Orange Capital et le sénateur américain Lindsey Graham.
En direct de Davos, la résistance monte face à la méthode Trump, l’épisode est à écouter ici.
C'est le nombre de participants américains qui se sont rendus au Forum économique mondial de Davos cette semaine. A l'occasion de son retour sur place pour la première fois depuis 2020, Donald Trump était accompagné de la plus grande délégation américaine jamais réunie dans la station de ski suisse.
Pour donner un ordre d'idée du poids de cette délégation, un total d'environ 3.000 personnes venues de 130 pays ont participé à l'édition 2026 du Forum de Davos.
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Le Forum économique mondial de Davos a été le théâtre de tensions entre Américains et Européens. En cause, la mainmise de Donald Trump et de sa large délégation sur l'événement. Sur place tout au long de la semaine, notre consoeur Laure Closier relate notamment dans cet article un épisode témoignant de l'atmosphère électrique : la présidente de la BCE Christine Lagarde a quitté sa table en plein milieu d'un
dîner officiel après des critiques virulentes du secrétaire au Commerce américain Howard Lutnick qui lui ont même valu d'être hué par une partie de la salle.
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Christine Lagarde lors du discours de Donald Trump à Davos (Photo Chip Somodevilla/AFP).
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Thierry Arnaud