Iran, Gaza, Ukraine... les négociations les plus sensibles échappent désormais aux professionnels américains de la diplomatie. Plus que jamais, le président américain a choisi de tout miser sur un duo: Steve Witkoff, l'ami de toujours, et son gendre Jared Kushner. Une approche peu orthodoxe mais pleinement assumée.
Je suis Thierry Arnaud, éditorialiste à BFMTV, ex-correspondant à New York et Londres, ancien chef du service politique de BFMTV et directeur de la rédaction de BFM Business. Crises géopolitiques, tensions économiques, recompositions du pouvoir… Chaque semaine, je vous propose de décrypter l’actualité internationale.
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“Que ces deux hommes essaient de faire tout cela en même temps, c’est de la folie. Ce sont des hommes d’affaires compétents, mais cela aussi est inquiétant. Leur approche est transactionnelle. Non seulement ce ne sont pas des négociateurs ou des diplomates professionnels, mais ils n’ont été soumis à aucune des règles d’approbation par le Congrès ou de transparence financière. ”
Wendy Sherman, sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis de 2021 à 2023, sur CNN, le 17 février 2026
Ce jeudi 24 février, Steve Witkoff et Jared Kushner sont de retour à Genève. Leur agenda est aussi chargé que spectaculaire. L’Iran, d’abord: sous les auspices du Sultanat d’Oman, les deux hommes vont passer plusieurs heures à négocier avec une délégation venue de Téhéran, conduite par le ministre des Affaires Etrangères Abbas Araghchi. Puis, entre deux séances aux allures de dernière chance avant le déchaînement de l’armada américaine déployée aux portes de l’Iran, ils trouveront le temps de consacrer quatre heures à la poursuite des discussions avec l’Ukraine et l’équipe de Roustem Oumerov, dépêchée dans un grand hôtel de la ville par Volodymyr Zelensky. Ni les Iraniens ni les Ukrainiens n’ont le moindre doute: ils ont face à eux deux hommes qui parlent au nom de Donald Trump, avec l’entière confiance du président. L’issue de ces deux négociations cruciales pour la paix dans le monde repose largement sur leurs épaules.
Un président désignant un envoyé spécial, une personnalité de confiance pour mener des négociations délicates, en parallèle de l’appareil diplomatique classique: c’est une pratique fréquente à Washington, et Donald Trump est loin d’être le premier à y recourir. Mais, cette fois, les choses sont différentes. D’abord, l’attelage est improbable. D’un côté, Steve Witkoff, 68 ans, à la tête d’une fortune évaluée à deux milliards de dollars amassée au long d’une carrière consacrée à l’immobilier. Il est l’un des plus proches amis du président depuis plus de quarante ans et l’un de ses fréquents partenaires de golf (il était aux côtés du président lors de la tentative d’assassinat sur le parcours de Palm Beach en septembre 2024). De l’autre, Jared Kushner, époux d’Ivanka Trump depuis 2009, conseiller spécial du président lors de son premier mandat et architecte des accords d’Abraham, lui aussi milliardaire et héritier d’une fortune immobilière (son père, Charles, est l’actuel ambassadeur des Etats-Unis en France). Le business, l’immobilier, la fidélité à Donald Trump forment ainsi le ciment de ce duo désormais incontournable.
Dans les capitales européennes, on a appris à traiter avec ce tandem incontournable. Non sans réserves. En privé, on confie volontiers des inquiétudes de deux natures: le mélange des genres d’abord. Quand ils viennent à la table des négociations, Witkoff et Kushner n’ont pas la paix dans le monde pour seule préoccupation. Ils viennent aussi faire des affaires, rechercher des marchés et des opportunités d’investissements pour les Etats-Unis… mais pas seulement: les intérêts des famille Trump, Witkoff et Kushner elles-mêmes ne sont jamais loin de leur préoccupation, confie une source diplomatique.
Leur approche a le mérite d’être simple, mais elle est aussi superficielle, quand elle n’est pas naïve: c’est l’autre reproche. Le magazine britannique The Spectator révélait récemment le contenu d’écoutes de conversations entre des responsables russes, que les services britanniques ont partagé avec leurs homologues américains (https://archive.ph/DONGl). “En privé, les Russes se moquent de la naïveté de Trump sur les intentions de Poutine,” raconte un haut responsable du renseignement de Sa Majesté. “Nous n’avons cessé de partager avec eux des renseignements qui démontrent que les Russes mentent, Poutine n’a aucune intention d’arrêter la guerre.” Or, Steve Witkoff, qui a rencontré le président Russe en tête à tête à huit reprises, n’en démord pas: “Il a toujours été franc avec moi,” affirmait-il voici quelques jours sur Fox News. “Quand je le dis, on m’attaque, mais c’est la vérité.”
“Que ces deux hommes essaient de faire tout cela en même temps, c’est de la folie”, résume Wendy Sherman, sous-secrétaire d’Etat des Etats-Unis de 2021 à 2023. “Ce sont des hommes d’affaires compétents, mais cela aussi est inquiétant. Leur approche est transactionnelle. Non seulement ce ne sont pas des négociateurs ou des diplomates professionnels, mais ils n’ont été soumis à aucune des règles d’approbation par le Congrès ou de transparence financière. ” De Gaza à l’Iran en passant à l’Ukraine, Donald Trump reste pourtant plus décidé que jamais à se reposer sur son tandem de choc.
Sur le front intérieur, le président des Etats-Unis ne recherche pas davantage le consensus. Pour ou contre Trump ? C’est même une fracture historique qui semble caractériser l’Amérique au lendemain d’un discours sur l’Etat de l’Union plus clivant que jamais, auquel je consacre le nouvel épisode de notre podcast Le Monde selon Trump. J’y reçois Corentin Sellin, professeur agrégé d’histoire et spécialiste des Etats-Unis. L’épisode est à écouter ici.
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La dernière estimation par la Banque mondiale du coût de la reconstruction de l’Ukraine, soit une hausse de 12% par rapport à l’an dernier. Ce montant représente trois fois le PIB attendu pour l’année 2025. Les dégâts directs du conflit qui vient d’entrer dans sa cinquième année sont désormais estimés à 195 milliards de dollars, contre 176 milliards il y a un an. A eux seuls, les secteurs du transport et de l’énergie, les plus touchés, nécessiteront chacun plus de 90 milliards de dollars d’investissements sur les dix prochaines années. Le conflit a en outre déplacé 11 millions d’Ukrainiens, plus de la moitié ayant quitté le pays.
L’ordre international n’est plus, les démocraties sont en péril, la place est désormais à la puissance: la loi du plus fort se déploie pour affirmer sa domination y compris, si besoin, par les armes. Pour quel résultat ? Professeur émérite des universités à Sciences Po, Bertrand Badie s’attache à prendre le contrepied de ce “lieu commun qui fait fortune”. “Ce ne sont pas des empires qui renaissent ainsi d’une histoire maudite frappant certains pays, mais des heurts de volontés sociales, spontanées ou suscitées, qu’on ne veut pas voir en face !” “Plus la puissance se muscle, plus le jeu social tend à s’activer,” plaide l’auteur. Conclusion: “Le contraste est fort et même croissant entre cette puissance demandée, attendue, restaurée et son piètre bilan.”
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Thierry Arnaud