La lente agonie politique de Keir Starmer

Les jours du Premier ministre britannique au 10, Downing Street semblent comptés. L'impact cumulé de décisions impopulaires, d'une personnalité jugée transparente et des conséquences désastreuses de la nomination de son ambassadeur à Washington pousse le parti travailliste à organiser la relève pour éviter la déroute.

L'envers du globe
6 min ⋅ 05/06/2026

Je suis Thierry Arnaud, éditorialiste à BFMTV, ex-correspondant à New York et Londres, ancien chef du service politique de BFMTV et directeur de la rédaction de BFM Business. Crises géopolitiques, tensions économiques, recompositions du pouvoir… Chaque semaine, je vous propose de décrypter l’actualité internationale.

Le Premier ministre britannique Keir Starmer participe, le 27 mai 2026, à la signature d'un traité de défense et de sécurité entre le Royaume-Uni et la Pologne, en compagnie du Premier ministre polonais Donald Tusk au bunker de la bataille d'Angleterre à Uxbridge, dans l'ouest de Londres (AFP).

“Keir today, gone tomorrow”

“Keir Starmer a échoué de manière abjecte. Il doit partir”
Editorial, The Economist, 14 mai 2026

La presse britannique est connue pour avoir la dent particulièrement dure vis-à-vis du pouvoir politique. Mais le tir à boulets rouges depuis plusieurs semaines sur le Premier ministre britannique Keir Starmer n’en est pas moins saisissant. Le prestigieux et influent magazine The Economist en offre le parfait exemple, enchaînant les titres allant du jeu de mots féroce - “Keir today, gone tomorrow”, là aujourd’hui, parti demain - à l’injonction d’une rare violence: après avoir “échoué de manière abjecte”, le Premier ministre doit partir, tranche l’hebdomadaire dans un éditorial publié le 14 mai. “Il y a moins de deux ans, Keir Starmer a été élu sur la promesse d’épargner le populisme à la Grande Bretagne. Comme Emmanuel Macron en France et Friedrich Merz en Allemagne, sa mission consistait à démontrer qu’une politique compétente valait davantage que les promesses vides de démagogues. Cette semaine, il est apparu combien il avait échoué de manière abjecte”. peut-on ainsi lire.

Déroute électorale

Mais que reproche-t-on exactement au Premier ministre ? D’avoir mené son camp à la déroute électorale aux élections locales du 7 mai. Porté au pouvoir par une vague historique donnant au Labour une majorité de 165 sièges à Westminster, Keir Starmer a conduit son parti vers un rejet tout aussi spectaculaire à l’occasion de ces scrutins régionaux avec en Angleterre, environ 1500 sièges perdus. Au Pays de Galles, le parti travailliste ne détient plus que 9 des 96 sièges au parlement local, où il était la force dominante avant les élections. En Écosse, le parti parvient tout juste à rester en tête après avoir perdu 17 sièges, le plus mauvais résultat de son histoire. “Ces résultats sont durs, très durs”, a dû reconnaître Keir Starmer. Avant d’ajouter : “Je ne vais pas fuir ces défis et plonger le pays dans le chaos.” Malgré cette volonté affichée de s’accrocher, il apparait néanmoins chaque jour davantage comme un chef de gouvernement en sursis.

Navigation à vue

Car les électeurs lui ont fait payer au prix fort le fait de ne pas voir arriver le changement promis. Les mesures annoncées allaient parfois en sens inverse de ce qu’ils attendaient, à l’image de la réforme de la subvention accordée aux retraités pour payer leur facture d’énergie, soumise désormais à des conditions de revenus. La loi sur le droit des travailleurs (“Workers rights bill”) est fréquemment citée comme un autre exemple de l’échec de la méthode Starmer. Elle se voulait initialement radicale, mais a été ramenée à des ambitions beaucoup plus modestes après les protestations des milieux d’affaires. Résultat: le Premier ministre a perdu sur les deux tableaux. Les droits des salariés n’ont pas véritablement progressé. Les patrons restent méfiants.

À cette incapacité à réformer avec audace et efficacité s’ajoutent des critiques plus personnelles, là encore parfaitement résumées par l’éditorial assassin de The Economist. “Un premier ministre a besoin d’autorité et de clarté, écrit l’hebdomadaire. Il s’avère que Keir Starmer ne possède ni l’une ni l’autre. Il est incapable de présenter une vision. Il n’est ancré dans aucune”.

Le boulet Mandelson

Mais c’est peut-être de Washington qu’est venu le coup de grâce. Keir Starmer attendait beaucoup de la nomination comme ambassadeur aux États-Unis de Peter Mandelson. Figure historique du “New Labour” de Tony Blair, dont il fut l’un des plus proches alliés, Mandelson apportait à ce poste clé une réputation quelque peu sulfureuse mais aussi un réel entregent et une habileté reconnue à gérer les situations politiques les plus délicates, des qualités jugées déterminantes à l’ère de Donald Trump. Mais, en septembre 2005, Keir Starmer n’a eu d’autre choix que de remercier cet ambassadeur sur lequel il comptait tant. La raison ? Une série de révélations accablantes sur sa relation avec Jeffrey Epstein, les séjours sur son île des Caraïbes, les échanges maintenus après la condamnation du milliardaire pédocriminel en 2008, les informations sur les activités du gouvernement que Mandelson aurait fournies au financier new-yorkais, et qui lui ont valu depuis d’être arrêté et poursuivi par la justice britannique.

De nouvelles révélations, ces derniers jours, sont venues ajouter à l’humiliation de Keir Starmer. Car il s’avère que Peter Mandelson ne se contentait pas, loin de là, de représenter le gouvernement de Sa Majesté aux États-Unis. La publication récente des “dossiers Mandelson” ('“Mandelson files’) a ainsi révélé que l’ambassadeur échangeait régulièrement avec les membres les plus influents du gouvernement de Keir Starmer, à l’image de Pat McFadden, aujourd’hui ministre du Travail et des Retraites. “Keir manque de verve”, lui écrit-il sans ambages. Ou encore: son gouvernement est “assiégé et impuissant”. Le ministre lui écrit: “Toutes les réunions auxquelles je participe c’est pour savoir à qui pouvons-nous imposer de nouvelles taxes pour soutenir d’autres. On se pose les mauvaises questions.”

Deux prétendants déjà en lice

Un Premier ministre aussi impopulaire et à l’autorité à ce point sapée doit-il rester en place ? À cette question, les plus hauts responsables du parti travailliste sont de plus en plus nombreux à répondre par la négative. Une centaine de députés (près du quart du total) appellent désormais à sa démission. Et l’offensive dépasse les frontières. En une semaine, Elon Musk s’en est pris au gouvernement britannique et à son Premier ministre plus d’une centaine de fois sur son réseau social X, les accusant d’être responsables du meurtre en décembre dernier d’un étudiant de 18 ans, Henry Nowak, sous les coups à l’arme blanche portés par un jeune homme issu de la communauté Sikh.

D’ores et déjà, deux prétendants sérieux sont sur les rangs. Wes Streeting a démissionné du ministère de la Santé pour se lancer en toute liberté à la conquête de Downing Street. Mais c’est sans doute Andy Burnham qui représente la menace la plus sérieuse. Le maire de Manchester n’a pas de siège à la Chambre des Communes, condition indispensable pour entrer au gouvernement ? Qu’à cela ne tienne. Un député accepte obligeamment de démissionner, permettant la tenue d’une élection législative partielle le 18 juin. Le compte à rebours est donc lancé. On notera au passage que ces deux leaders potentiels ont pour point commun de marteler à quel point le Brexit fut une erreur historique et plaident l’un et l’autre pour le retour à une relation beaucoup plus solide et formelle avec l’Union Européenne.


Une série de revers pour Donald Trump

À Washington, aucun risque d’une rébellion d’une telle ampleur. Les institutions protègent le président américain, indéboulonnable jusqu’à la fin de son second mandat. Et Donald Trump continue avec un soin méticuleux à contrôler tous les leviers du pouvoirs et à imposer sa loi au parti républicain. Des signes de résistance commencent toutefois à émerger. D’abord au Congrès, où quelques élus ont fait dissidence pour faire adopter un texte exigeant un vote pour que le président soit autorisé à poursuivre la guerre en Iran, et où un véritable tollé à contraint Donald Trump à abandonner son projet d’indemnisation des émeutiers de janvier 2021. Devant les tribunaux ensuite, où a été déclarée illégale la prise de contrôle par le président (et l’apposition de son nom sur le fronton) du prestigieux Kennedy Center de Washington. Cette série de revers, qui a suscité la mauvaise humeur du président, est au coeur du nouvel épisode du Monde Selon Trump, avec notre invité Ronald Hatto, professeur de relations internationales à Sciences Po, et notre correspondant à Washington Antoine Heulard. L’épisode est à écouter ici et à voir .

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Le chiffre

60

C’est le nombre pays visés par l’instauration de nouveaux droits de douane américains, de 10 à 12,5%, qui entreront en vigueur le mois prochain. Il était clair que l’administration Trump ne renoncerait pas après le rejet par la Cour Suprême, en février dernier, de ces taxes dans leur version initiale. Il fallait donc trouver un nouveau prétexte: c’est celui du “travail forcé” qui est désormais saisi par Washington, où l’on assure être confiant en sa conformité avec l'article 301 de la loi sur le commerce de 1974, qui autorise le président américain à prendre toutes les mesures nécessaires pour lutter contre les pratiques commerciales jugées déloyales. Un argumentaire que les partenaires commerciaux des États-Unis, Europe en tête, rejettent formellement. L’administration américaine se bat aussi sur un autre front: celui du remboursement de quelque 166 milliards de dollars indûment perçus sous le régime condamné par la Cour Suprême.

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“"The Kissinger Tapes: Inside His Secretly Recorded Phone Conversations” par Tom Wells, Oxford University Press, 2026

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Thierry Arnaud

L'envers du globe

Par Thierry Arnaud

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