Kessel

L'après d'un État syrien déliquescent - Menace d'amende américaine contre l'Espagne - Violence sur la croissance latino-américaine

Comment reconstruire sur les décombres d'un État failli : pistes esquissées autour de la Syrie - Washington compte sanctionner l'Espagne pour un refus de transit maritime vers Israël - La criminalité coûte à l'Amérique latine et aux Caraïbes plus de 3 % du produit intérieur brut...

L'envers du globe
5 min ⋅ 12/12/2024

Je suis Benaouda Abdeddaïm, éditorialiste international à BFM Business. Je vous propose un regard décentré sur l’actualité mondiale : un choix d’événements négligés, où s’imbriquent économie et géopolitique dans des enjeux décisifs. Abonnez-vous pour une perspective sans a priori et explorez ainsi des faits qui éclairent le monde autrement.

| SOMMAIRE

  • MOUVEMENTS DE FOND
    Syrie : comment rebâtir sur les décombres d’un État failli

  • REPÈRES STRATÉGIQUES 
    - Amendes maritimes américaines à l’étude contre l’Espagne
    - Un échec retentissant de l’éolien danois en mer du Nord
    - Propagation de la monnaie ougandaise dans l’est de la RDC

  • LECTURES PARTICULIÈRES
    - Amputation de la croissance latino-américaine par la violence
    - Afflux de centres de données en Asie du Sud-Est
    - Une jeunesse africaine toujours plus convaincue par le modèle chinois

| MOUVEMENTS DE FOND

Syrie : comment rebâtir sur les décombres d’un État failli

“L’Union européenne peut être un contributeur majeur au financement de projets d'infrastructures, tels que la construction d'écoles, d'hôpitaux, de ponts, de stations d'eau, d'égouts et d’électricité.”

Khalid Al Terkawi, consultant économique au Centre d’études Jusoor. Source : BFM Business

Dépôts en sécurité : La livre syrienne s’est ressaisie en 48 heures. L’écroulement du système Al-Assad en place depuis 53 ans a amené ceux qui le pouvaient à se ruer sur des dollars, des euros ou des livres turques. Mais les premier signaux du nouveau pouvoir issu d’une coalition rebelle islamiste auront permis de redonner une consistance, certes tout à fait relative, à la monnaie nationale. La Banque centrale, dont les dirigeants sont maintenus en poste, soutient que “l’argent des déposants” est en sécurité, à la suite de tentatives avortées de pillages de ses coffres. Les agences bancaires rouvrent et le commerce courant reprend… De là à prétendre qu’un “nouvel” Etat syrien fonctionne, le coordinateur humanitaire des Nations unies s’y refuse. Adam Abdelmoula établit un constat de paralysie de pans entiers de ce qu’il restait de services publics.

Salut public : Un exécutif de transition, sur le papier, est censé fonctionner pour 18 mois, avec une première phase jusqu’au 1er mars 2025. Son chef présenté comme tel depuis mardi évoque une “continuité” des institutions, notamment dans la justice. Mohammed al-Bachir, diplômé de génie électrique et de droit islamique, se prévaut d’avoir précédemment “modernisé” l’administration de la province d’Idleb (nord-ouest), à la tête de son “gouvernement local de salut public”, qui procédait de Hayat Tahrir al-Cham (HTC, Organisation de libération du Levant), l’ex-branche syrienne du mouvement Al Qaïda. Dans un entretien à un quotidien italien, il avance à présent une garantie des “droits de tous” et “de toutes les confessions”.

Captagon : Autre indice substantiel, la coupure nette des circuits du captagon, la drogue de synthèse dont la Syrie forme la plaque tournante. A en croire deux responsables, un européen et un jordanien cités par un journal émirati, la production est pratiquement arrêtée depuis le renversement du président Bachar al-Assad. Selon l’expert Nicholas Krohley, fondateur de FrontLine Advisory (Suisse), co-auteur d’un récent rapport sur le sujet, le trafic de captagon constitue, à court terme pour Damas, “le plus puissant argument de négociation”.

Énergie : Cette volonté de présenter au monde une phase accélérée de normalisation se heurte, toutefois, à un très fort scepticisme. Aron Lund, expert de terrain de la Syrie à l’Agence gouvernementale suédoise de recherche pour la défense (FOI), met en exergue un risque “essentiel de fonctionnement”, dès lors que l’Iran, allié du pouvoir déchu, mettrait fin à ses livraisons de pétrole extrêmement subventionné. A moins que les monarchies du Golfe prennent aussitôt le relais de Téhéran en voyant, pense-t-il, “tout l’intérêt d’aider à éviter un effondrement complet de cet État syrien”.

Besoins fondamentaux : Cela ne représenterait qu’un aspect du minimum vital à apporter. Le dernier rapport d’observation de la Banque mondiale, publié en mai dernier, a décrit une dévastation inouïe, où 84 % de la population n’apparaît plus en mesure de satisfaire ses besoins fondamentaux, ce qui va donc requérir une extraordinaire mobilisation de moyens. L’institution financière internationale a dressé une interminable liste de ce qu’il faut reconstruire : systèmes d’irrigation agricole, logements en dur, structures hospitalières…

Trois étapes : L’économiste syrien Khalid Al Terkawi, du Centre d’études Jusoor, propose de diviser le calendrier en trois. D’ici à quatre mois, se concentrer sur “les services du quotidien”, comme le ramassage des ordures, le carburant de chauffage, le lait pour bébé, les médicaments pour les maladies chroniques… Puis à l’horizon de la fin 2025, relancer le bâtiment, afin d’accueillir les personnes déplacées de retour chez elles. Ensuite à trois ans, mener à bien un plan de rétablissement des grandes infrastructures (réseau routier, stations d’eau, etc.). A ce titre, ce consultant économique estime que “l’Union européenne peut être un contributeur majeur”, avec l’ambition aussi de concevoir un “partenariat” industriel et commercial.

Label terroriste : Cependant, l’ensemble de ces projections demeurent illusoires tant que la désignation officielle de “terroriste” par l’UE et les États-Unis, entre autres, continue de s’appliquer à HTC, qui s’est rendu maître de Damas. L’envoyé spécial des Nations unies pour la Syrie, Geir Otto Pedersen, le propose quasi-ouvertement, à la condition que ce mouvement engage un processus politique “inclusif” - formulation également employée par la chancellerie allemande et le service d’action extérieure de l’UE. Un porte-parole de ce service diplomatique européen affirme, en attendant, qu’il n’existe pas de contacts.

Via Ankara ? : La Turquie voisine se veut la mieux à même d’indiquer à cette Syrie d’une “nouvelle ère” la voie à suivre pour rebâtir l’Etat et ses infrastructures. Le gouvernement islamo-conservateur turc fait valoir qu’il œuvre avec succès depuis 2017 à “modérer” HTC, dans une évolution graduelle par rapport à son idéologie djihadiste originelle. Ainsi, pour Gökhan Batu, du Centre turc d’études sur le Moyen-Orient (Ankara), son pays dispose des “capacités stratégiques et de l’engagement, en les couplant à une coopération internationale et avec l’Europe, de jouer un rôle de transformation de la Syrie, vers un redressement de long terme”. Dans cette conception, ce serait à Bruxelles de prendre conscience de “la vaste expérience turque en matière d’infrastructures, de transports et d’agriculture, afin de stabiliser” cet État syrien.

Pragmatisme ? : Avant que l’UE ne se décide dans un sens ou l’autre, les financements de la péninsule arabique apparaissent à beaucoup au sein du bloc occidental comme les plus indispensables à tout plan de reconstruction. Dans une tribune publiée par un quotidien israélien, un historien de l’Université de Haïfa, Amatzia Baram, va jusqu’à louer “le pragmatisme” du n°1 de HTC, Ahmed Hussein al-Chara (nom de guerre “Abou Mohammed al-Joulani”), dont “Israël et l’Occident doivent tirer parti”, avec l’appui de l’Arabie Saoudite. La Syrie, Etat failli, pour lequel beaucoup à l’extérieur s’estiment en droit de déterminer le nouveau cap.

| REPÈRES STRATÉGIQUES

Amendes maritimes américaines à l’étude contre l’Espagne

Armes : Deux navires américains emportant de l’armement vers Israël se sont vus refuser, le mois dernier, l’escale au port espagnol d’Algésiras, près du détroit de Gibraltar. Ils se sont alors dirigés vers le port marocain de Tanger Med. Le chef de la diplomatie espagnole, José Manuel Albares, invoque un principe de “cohérence”, puisque Madrid ne délivre plus de licence d’exportation de matériel militaire pour Israël.

Date limite : Selon la Commission fédérale maritime américaine, l’Espagne crée “des conditions défavorables au commerce extérieur des États-Unis”. En conséquence, des “mesures correctives” pourraient être appliquées, avec une amende de 2,3 millions de dollars par bateau espagnol entrant dans un port américain, voire en leur en interdisant l’accès. Date limite fixée à Madrid pour ses contre-arguments : le 26 décembre.

Un échec retentissant de l’éolien danois en mer du Nord

Infructueux : Pas le moindre dossier déposé pour les premières parcelles du plus vaste parc éolien du Danemark en mer du Nord. L’Agence danoise de l’énergie a dû déclarer l’appel d’offre infructueux. D’après le porte-parole du groupe suédois d’électricité Vattenfall, les vents comme les fonds marins sont de qualité, mais pas les conditions économiques. Les coûts de construction et les taux d’emprunt seraient en cause.

Catastrophe : L’opposition conservatrice y voit une “catastrophe”. Le journal économique Børsen parle d’“échec total”, dès lors que les zones sélectionnées comptaient parmi les plus “attractives” d’Europe. Soren Linding, éditorialiste au Finans, prévient que si “l’effondrement” de l’éolien en mer n’est pas “réparé” au plus vite, les conséquences pourraient s’avérer “graves pour la sécurité d’approvisionnement” du Danemark.

Propagation de la monnaie ougandaise dans l’est de la RDC

Shilling : L’administrateur du territoire de Beni, au Nord-Kivu (province congolaise limitrophe de l’Ouganda), dénonce “certains commerçants malintentionnés”, car refusant le franc congolais en faveur du shilling ougandais. Le colonel Charles Euta en a appelé au “patriotisme” et “à utiliser la monnaie officielle de la République démocratique du Congo”.

Pénurie de francs : Sur les étals de cet Est enclavé, les prix sont souvent directement fixés en devise ougandaise, sans que les autorités aient leur mot à dire. Le shilling s’impose dans les transactions courantes, y compris pour régler les frais de scolarité des enfants. La Fédération des entreprises du Congo, principale organisation patronale, déplore une “pénurie” de francs, qui contraint à se rabattre sur la monnaie du voisin.

[CONTENU PARTENAIRE]

L’agriculture circulaire, un modèle d’avenir

En se concentrant sur le bien-être animal et l'optimisation des ressources naturelles, en respectant les cycles naturels de l'environnement grâce à l'élevage herbager et à la transhumance, l'agriculture circulaire valorise et améliore les sols, réduit l'impact environnemental et priorise la santé de l'animal. L'agriculture circulaire est une réponse aux enjeux écologiques et environnementaux de demain. Pour en savoir plus, consultez
agriculture-circulaire.fr.

| LECTURES PARTICULIÈRES

Amputation de la croissance latino-américaine par la violence

Moins 3,4 % : Le crime coûte à l’Amérique latine et aux Caraïbes 3,4 % du produit intérieur brut - double constat du Fonds monétaire international et de la Banque interaméricaine de développement. Un cumul des pertes de productivité par les vies perdues, les soins aux blessés, les surcroîts de frais de sécurité publique - de la police jusqu’à l’administration pénitentiaire -, la diminution des flux de capitaux…

Taux d’homicide : Ces surcoûts équivalent, dans les calculs du FMI et de la BID, à 80 % des budgets d’éducation publique de cet espace Amérique latine-Caraïbes. Investir dans une stratégie “intégrale” de réduction de moitié du taux d’homicide dans une municipalité “violente” peut permettre d’y augmenter la production de 30 %. Des illustrations localisées (en Jamaïque, au Honduras, etc.) en prouvent la pertinence.

Afflux de centres de données en Asie du Sud-Est

3 milliards de dollars : Une salve de plus. Cette semaine, le conglomérat émirati Damac a annoncé son intention d’investir quelque 3 milliards de dollars dans le développement de centres de données en Malaisie, Indonésie et Thaïlande d’ici à 2030. La banque d’investissement hongkongaise ARC a procédé à une analyse de l’extraordinaire essor de ces centres de données dans le sud-est asiatique.

5G : Adoption rapide de la 5G, l’informatique cloud, l’Internet des objets, l’intelligence artificielle… Tout concourt à cet accroissement des capacités. Mais les experts d’ARC n’omettent pas les “obstacles” auxquels risque de se heurter cette économie de la donnée d’Asie du Sud-Est, dont une insuffisance de travailleurs qualifiés dans le domaine et la complexité de refroidir de telles installations en climat tropical.

Une jeunesse africaine toujours plus convaincue par le modèle chinois

Tennis de table et kung-fu : Fin novembre, l’ambassade de Chine en Afrique du Sud a procédé à la remise de 200 équipements complets de tennis de table au ministère sud-africain des Sports, qui espère envoyer davantage d’athlètes dans cette discipline aux Jeux olympiques de 2028. Commentaire de l’ambassadeur Wu Peng : “Le tennis de table et le kung-fu sont des représentations emblématiques de la culture chinoise.”

Influence : Une force de persuasion chinoise ressort de l’enquête de la Fondation sud-africaine Ichikowitz sur un échantillon de 5 604 personnes (18-24 ans), dans seize pays d’Afrique. 82 % estiment que la Chine reste “la puissance disposant de la plus importante influence positive”. Mais les moteurs de cette perception favorable se situent moins dans ses sports que dans “l’accessibilité” de ses biens et infrastructures publiques.

Comment envisagez-vous les paramètres d’une reconstruction de l’Etat et de l’économie de la Syrie ? Est-ce qu’un autre sujet de ce quatrième numéro retient plus particulièrement votre attention ? Vos réactions sont les bienvenues : lenversduglobe@bfmbusiness.fr

A jeudi prochain. 

Benaouda Abdeddaïm

L'envers du globe

Par Thierry Arnaud

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